Source: Externe

ceci n'est pas un yaourt^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^

 

L’autre nuit (non, ce n’est pas vrai, c’est inventé !), j’ai fait ce cauchemar. Je faisais des courses avec mon petit cabas sous le bras et j’achetais tour à tour : six yaourts au lait entier, un kilo de yaourts cerises pour manger en salade, une tranche de yaourt taillé dans le filet (origine certifiée de la viande de yaourt : France), du jus de yaourt à base de yaourt concentré, un gâteau aux yaourts nappé d’arôme yaourt chimique, des boulettes de yaourt trempées dans du yaourt pour accompagner  le steak de yaourt… Et le cauchemar a continué: je suis sorti du magasin pour monter dans mon yaourt décapotable ; j’ai filé à toute allure et je me suis finalement fait arrêter par un yaourt en képi qui était chargé de la circulation dans cette partie du yaourt urbain.

Vous remarquerez aisément que raconter une histoire en utilisant toujours le même mot est au mieux un procédé amusant, et au pire, une paresse de l’esprit qui rend le propos incompréhensible.  Pourtant, cela n’empêche pas de plus en plus de gens d’appeler un chat, un chat ; un chien également un chat ; et un canard de même… Je m’explique…

Les mots qui désignent des objets précis ne doivent pas être employés pour désigner d’autres objets précis, sinon il ne nous reste plus qu’à brûler tous les dictionnaires et même à appeler ces dictionnaires des annuaires ou des livres de compte… Vous ne voyez toujours pas bien où je veux en venir ? Je le vois dans vos yeux, chers lecteurs fidèles à ce blog, mais pour le moins perplexes… Pour éclaircir la chose (si tant est que les mots soient des choses), prenons un exemple et revenons à notre yaourt initial.

Ce dessert lacté répond à une définition précise qui est la suivante : «  Préparation de lait, de vache ou de brebis, caillé, non égoutté et fermenté. » (Merci à mon pote le grand Robert, qui est toujours à la page). Alors bon sang de bois, ça m’échauffe, ça me gonfle, ça me révolte, ça me fiche en rogne, pourquoi crénom de nom, pourquoi quand je demande un yaourt du réfrigérateur, on me dit fort aimablement qu’il n’en reste qu’un et on me rapporte la bouche en cœur un yaourt qui en fait n’est autre qu’une crème dessert, un flan, un fromage blanc ou tout autre machin à base de lait voué à être dégusté en fin de repas ???

Mon frère qui travaille dans l’agroalimentaire précise souvent qu’il fabrique des « mousses » ( au chocolat  ou à d’autres parfums) et d’aucuns ont coutume de lui rétorquer : « Ah bah, tu fais des yaourts, alors ! »

Eh bah non, je suis navré de le dire et de crier mon exaspération : « Ce n’est pas la même chose ! » Comment peut-on continuer à s’exprimer avec justesse et clarté dans ces conditions? Comment peut-on élaborer des concepts complexes si le vocabulaire tend toujours à se réduire comme peau de chagrin ?

Car martelons-le : un gilet n’est pas un pull ou une chemise ; un comprimé n’est pas une pilule ou une gélule ; une barque n’est pas un radeau ou une planche un voile ; un homme n’est pas un cheval ou un âne… quoique pour le dernier exemple, je ne suis pas sûr… L’homme est parfois un cheval avec ses gros sabots mais le plus souvent, il est un âne… (Ce qui du reste n’est pas une très sympathique comparaison pour ces courageux quadrupèdes)

Ce qui est inquiétant, ce n’est pas tant que le vocabulaire soutenu ne soit plus trop en usage. Cette évolution paraît inévitable. Le langage écrit s’appauvrit grandement, la phrase complexe avec (plusieurs) subordonnées est une espèce en voie de disparition dans les romans contemporains qui sont d’ailleurs, pour la plupart écrits au présent.  Mais ce qui est plus alarmant, c’est de voir comment le parler de tous les jours se rabougrit, se rapetisse. Bientôt, dans nos salons (qui seront bientôt de simples pièces), on n’aura plus de divan, de sofa, de canapé, de clic-clac ou de fauteuils ; tout sera appelé « chaise »ou peut-être que le mot « canapé » sera utilisé pour désigner tout autant la table basse que l’étagère, qui sait ?

Déjà que j’étais bien triste de vivre dans une France où officiellement, il n’y a plus de demoiselles… que vais-je faire sans tous les mots qui étaient mes compagnons de jeu depuis l’enfance ? Aidez-moi à les retenir encore un peu, aidez-moi à ne pas les voir mourir entre les pages d’un dictionnaire poussiéreux et oublié… Aidez-moi s’il vous plaît. Employez-les.