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J’ai été profondément bouleversé, profondément meurtri dans ma chair, dans mes convictions les plus profondes et les plus intimes, ce jour noir du 7 janvier 2015. Et si Dieu existe, il a forcément dû avoir un chagrin aussi grand que Lui, en voyant que l’on massacrait des innocents en son nom. Volontairement, je ne parlerai pas de religions mais, disons d’un mot, que chacun a le droit de croire en son Dieu ou à ses dieux, c’est éminemment respectable. Supposons un instant qu’il n’y ait qu’un seul Dieu, adoré par une multitude de gens, de cultures, de convictions et de pays différents. Je ne suis pas le premier à émettre cette hypothèse. Eh bien, admettons qu’il existe l’espace de quelques minutes.  Je ne peux pas envisager et même imaginer que ce Dieu –là soit sans souvenir, sans humour et sans amour de la liberté. Non s’il y a un Dieu, il a une immense mémoire, il sait rire et il nous veut libre. 

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Un Dieu amnésique est inconcevable. Comment pourrait-il oublier toutes les preuves d’amour qu’on lui a données qui n’étaient que des massacres ? Comment aurait-il pu oublier l’horreur inouïe des guerres de religions au seizième siècle, pour ne citer qu’un bain de sang parmi tant d’autres ? Quelle étrange expression que « bains de sang » car ces « bains » ne lavent jamais rien ; au contraire,  ils salissent à jamais ceux qui y trempent, et ces taches, ces crimes éclaboussent leurs descendants pendant des générations…

Un Dieu amnésique est inconcevable aussi car sur un registre plus léger, il n’a pas pu oublier l’enfant que j’étais, les enfants que nous étions, nous les vieux trentenaires ou les quadras qui regardions en se bidonnant, à la télévision, l’éternel gamin Cabu caricaturant avec tendresse le nez de Dorothée dans l’émission récré A2… Ce « nez » de Cabu n’a pas changé la face du monde mais il a embelli nos mercredis après-midi, ce qui est déjà énorme. J’avoue avoir perdu la trace du crayon feutre de ce dessinateur pendant pas mal d’années, avant de la retrouver régulièrement dans les pages du canard enchaîné. Et ironie de l’histoire, depuis quelques semaines, j’ai affiché chez moi un dessin de Cabu piqué au palmipède, où l’on voit justement Cyrano et son nez…  Non la Mort n’a pas eu de pif, Elle, de venir le chercher, notre Cabu, car c’était encore un enfant rieur, et il n’y a rien de pire que de tuer un enfant qui rit et qui sait faire rire les autres.

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Ils avaient d’ailleurs tous ça en commun les dessinateurs qui ne sont plus là. Ils avaient un goût ou plutôt un don pour le rire et la satire. Et que c’est important la satire !… et que c’est important de savoir se moquer !  Dieu, s’il existe est un être parfait et il doit être le premier sur son escabeau céleste à plaisanter son Immensité divine, en répétant les mots écrits par Victor Hugo : « ma Grandeur n’atteint pas jusqu’à l’étagère » .

Dieu, s’il existe, doit être mortifié de voir qu’il y a trop de choses sacrées en ce monde. Si le Rire ne doit jamais inciter à la haine, il ne doit pas non plus avoir d’autres bornes. On peut quasiment se moquer de tout, et personnellement, moi, j’aime qu’on se moque. D’ailleurs, j’aimerai surtout- mais c’est un rêve inaccessible- que les handicapés –dont je fais partie- soient davantage la cible des humoristes et des satiristes les plus virulents. Moquez-vous des infirmes, que diable ! Vous ne le faites pas assez ! Nous ne sommes pas « intouchables » et encore moins « sacrés » ! Je prends soin souvent de faire comprendre à mes élèves, et j’y reviendrai certainement dans un prochain billet, la différence entre l’irrespect et l’irrévérence. L’irrespect qui attaque les personnes individuellement doit être combattu, l’irrévérence qui s’attaque à la connerie universelle doit être défendue  à toute force, sous peine de voir crouler immanquablement toutes les bases de notre nation républicaine, éprise de liberté.

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            Et s’il y a un dieu qui existe quelque part, il l’a forcément inventée cette liberté qui nous est si précieuse. Dans ce cas, je ne peux pas me résoudre à croire qu’il ne la garderait que pour lui cette liberté, comme un diamant enfermé dans une boîte hermétique, un bijou qui brille de mille feux mais qu’on ne voit jamais. Je crois au contraire, que s’il y a un dieu, il n’a inventé la liberté que pour la partager. C’est un bien trop précieux pour que ce bien, il se le garde pour lui tout seul. Dieu est certainement partageur et la liberté, il voudrait la donner à tout le monde. Au fond, Dieu, s’il existe, c’est un chic type, j’en suis sûr.

Alors, je pose la question. Pourquoi y a t-il tant de violences en ce monde, tant d’atteintes aux libertés fondamentales ? Il ne peut y avoir qu’une seule explication, à ce phénomène. Il y a peut-être un dieu bon, mais il y a surtout des hommes cons. Si comme le croient certains, dieu a fait les êtres humains à son image, la photocopieuse devait être en panne, ou sur le point de l’être, car la copie ne ressemble à rien. Le résultat me fait penser à une photographie sortie de mon imprimante lorsqu’il manque une cartouche. Dieu doit être en train d’attendre le dépanneur de la photocopieuse depuis des milliers d’années. Bonjour le service après-vente !

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On en conclura de tout ça que les âneries, les crimes, les saloperies ; que toutes ces horreurs et erreurs, baptisées ou sans nom, ne sont imputables qu’aux hommes et à leur cerveau minuscule, tout ratatiné. On en conclura aussi que la justice, la vérité et la liberté sont aussi aux mains des hommes, et que toutes ces valeurs des Droits de l’Homme ne doivent pas être mises sous cloche. On ne doit pas les admirer béatement, mais on doit s’en servir, comme contrepoids à la haine et à l’obscurantisme… obscurantisme qui se réveille frais et dispos - comme un monstre endormi depuis longtemps-  et qui a très faim. La mort de ces dessinateurs doit nous servir d’avertissement, de coup de semonce. Serrons notre idéal contre nous, pour le protéger et avoir chaud. Nous le portons en nous et sur nous, comme un manteau qui ne s’usera jamais. Et si on nous fait du mal, si on veut nous dévêtir de tout ce que nous sommes ; à poil, il nous restera pour seul arme : le rire. Poilons-nous. Alors, malgré l’adversité, malgré le sang, malgré les armes, nous resterons des Hommes.

Chapeau bas, chers amis disparus que je n’ai pas eu la chance de connaître. Vous étiez un peu de ma famille de cœur ; chapeau bas princes de la satire, Cabu, Wolinski, Tignous, Honoré ; salut respectueux aussi à tous les autres innocents assassinés cette semaine. S’il y a un dieu, quel que soit son aspect ou sa langue, vous êtes certainement près de lui à l’heure qu’il est.