Source: Externe

Préambule

 

Suite aux attentats, je n’étais pas encore parvenu à mettre à jour ce blog, par manque d’énergie, de temps ; et surtout parce que j’avais l’étrange impression que ma parole s’était figée et que, désormais, je n’avais plus rien à dire. La blancheur du silence devait couvrir la rougeur et la hideur du sang. Heureusement, cette sidération ne pouvait durer éternellement, et aujourd’hui, je me sens le courage d’écrire un billet -le premier de cette année – sur un sujet qui me tient particulièrement à cœur.

 

*

 

Nous sommes un grand pays de l’écrit. Un jeune homme colombien que j’ai connu m’a un jour dit combien il était étonné de voir tant de gens lire des journaux et des livres, dans les transports en commun, dans les lieux publics etc. Pour lui, cet appétit de lecture était une habitude très française qui n’existait pas dans les autres pays. Comment savoir précisément s’il avait raison ? C’est difficile à dire. Ce qui est sûr c’est que la place faite à la littérature dans notre société a évolué depuis une grosse cinquantaine d’années. La littérature  patrimoniale, en particulier a aujourd’hui un statut étrange. On continue à l’admirer, en quelque sorte par « ouï-dire » mais on ne la lit plus guère. Souvent grâce au cinéma, certains héros de la littérature survivent dans la mémoire collective, comme par exemple, Jean Valjean. Mais que ceux qui ont lu les misérables en intégralité lèvent le doigt...  Des noms d’écrivains restent encore un peu connus aussi, mais on ne sait plus les classer dans leur époque ou ne sait plus vraiment ce qu’ils ont bien pu écrire… Et comble du paradoxe… alors même que nombre de ses concitoyens ont une ignorance crasse de l’histoire littéraire, un homme politique de premier plan se doit d’ « avoir l’air » de s’y connaître un minimum, sous peine de se ridiculiser. Comment en est-on arrivé là ?

*

Il y a eu une époque, pas si lointaine où la culture classique faisait partie du « bagage » obligatoire de l’honnête homme voire du dirigeant ou de l’homme d’Etat. Charles de Gaulle était un grand lettré, admirateur de Chateaubriand, citant régulièrement Péguy, et étant capable de qualifier Zola de « prince de l’ordure », parce qu’il l’avait lu à son corps défendant (n’ayant rien d’autre à lire pendant ses mois de détention au fort de Douamont au cours de la première guerre mondiale).

 

Sa culture littéraire, le grand Charles, ne l’avait pas acquise. Il en était plutôt imprégné comme tout rejeton des familles bourgeoises de l’époque. Son successeur à la présidence de la république en 1969, Georges Pompidou était lui – fait unique à ce poste- carrément agrégé des lettres. Des générations d’étudiants ont d’ailleurs eu dans leur bibliothèque son anthologie de la poésie française, qui reste encore aujourd’hui un outil de travail commode que j’utilise régulièrement. Giscard aurait rêvé d’un destin (sans jeu de mot) à la Maupassant et Mitterrand connaissait Stendhal sur le bout des doigts.

 

Nos trois derniers présidents sont moins littéraires et c’est très symptomatique de l’évolution de la place de ce type de culture, qui n’est plus vraiment un « marqueur » social fort. Autrefois, ce n’était pas seulement les présidents de la république qui étaient lettrés, toute personne occupant un poste important ou même moyennement important se devait de l’être. Lors d’une interview, l’acteur Claude Rich s’est un jour souvenu avoir eu une discussion autour des pensées de Pascal avec un directeur d’une agence bancaire, à qui il venait solliciter un emploi.       

 

*

 

Effectivement, aujourd’hui, on ne lit plus guère de littérature classique, en  particulier parce qu’il n’y a plus suffisamment de lecteurs capables d’apprécier une langue très belle mais éloignée de nous et forcément difficile à comprendre, du moins en apparence. La littérature classique devient donc progressivement aux yeux du public un « machin » extrêmement élitiste et austère. J’en veux pour preuve cette anecdote. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de tomber sur une émission de télévision de type quizz et d’entendre une question du genre : « question à 100 000 euros : Chimène aime Rodrigue, Rodrigue aime Chimène mais ils ne peuvent pas être ensemble car » ; la question étant suivi de trois propositions A, B, ou C.

 

N’est-ce pas extrêmement révélateur ? On offre une somme astronomique pour une réponse qui est évidente à toute personne qui a une base de culture littéraire. C’est donc que cette base n’est plus aujourd’hui un socle commun à beaucoup de gens.

 

 Et une grande bibliothèque n’est plus aujourd’hui un bien prisé par la classe aisée. A l’heure actuelle, les éditions Galimard commencent à avoir de sérieuses difficultés à écouler certains volumes de la prestigieuse bibliothèque de la pléiade. Corneille ou Racine ne se vendent plus beaucoup, Aubigné, Boileau, Malherbe ne sont plus réimprimés… Quelle est à la catégorie de lecteurs qui, en 2016, est prête à investir de 50 à 80 euros dans un volume d’une grande qualité, tant sur la forme que sur le fond, mais relativement cher ? quelques fétichistes fortunés ou de rares passionnés, qui comme moi, se font plaisir une à deux fois par an ?

 

*

 

Il y a un désintérêt de plus en plus grand pour ce qui touche au langage et à littérature. Pourtant, chose étrange, dans notre pays, il est difficile de maîtriser totalement ouvertement notre patrimoine d’écrivains. Nous restons le pays de l’écrit. En avouant son dégoût pour la princesse de Clèves, Nicolas Sarkozy avait déclenché un tollé et s’était attiré, comme le dirait Charles Aznavour, lazzis et quolibets. Il a maintenant tellement peur de paraître ignare en littérature qu’il ose comparer son dernier livre à Phèdre de Racine, et qu’il cite Hugo.  Dernièrement, la ministre de la culture, qui a avoué ne pas avoir le temps de lire a aussi provoqué un petit scandale, sans gravité, mais tout de même…

 

*

 

Les écrivains, les auteurs gardent une place à part en France. On reste attaché, malgré tout, par une sorte d’atavisme culturel à notre beau patrimoine littéraire, patrimoine que bien peu connaissent, mais que beaucoup respectent comme un monument que l’on ose pas abîmer mais dont on ne saurait plus dire pourquoi il a été érigé. Je me souviens d’un jeune humoriste présentant un sketch voulant se moquer de Molière, sans visiblement le connaître. Le résultat était poussif, ennuyeux et bêtement méchant. Comment rire d’un si glorieux modèle dont on ignore tout ? Il devient urgent de défendre un bien commun qui va bientôt entrer, si nous ne faisons rien, dans l’antichambre de l’oubli. S’il est si honteux pour une certaine élite, de faire montre d’ignorance crasse en littérature, c’est qu’il subsiste un espoir. Notre mémoire collective garde encore une place, un strapontin,  à ces noms, presque oubliés. Ne les abandonnons pas.